L'art de bien évaluer les compétences a un nom : la docimologie

Posted by Laure Duchamp on 12 juillet 2017


Passer un test n’est jamais une partie de plaisir, et pour certains cela peut même être synonyme d’un stress insurmontable. Mais malgré son aspect effrayant, l’évaluation bénéficie aussi bien à l’apprenant qu’à l’évaluateur. L’un des rôles principaux de l’examen est de mesurer un niveau de compétence, c’est-à-dire de faire le bilan sur les acquis et les lacunes durant l’apprentissage pour adapter ce dernier. Une bonne évaluation est donc primordiale pour un apprentissage efficace. Justement, « l’art de bien évaluer » est une discipline développée depuis les années 1920. On l’appelle la docimologie. Ce terme est formé à partir des deux noms grecs dokimé qui veut dire « épreuve » et logos qui signifie « science », et fut créé par deux psychologues de renom : Henri Piéron et Henri Laugier [1,2].

 

Quand la performance reflète la compétence

Évaluer, c’est avant tout situer une performance par rapport à un objectif d’apprentissage, un barème ou un programme scolaire. Il n’y a qu’à travers nos performances que nous prenons conscience de nos compétences. Mais cette performance est ponctuelle, et correspond à ce que l’apprenant produit à un temps donné. Et même si on espère bel et bien voir la compétence en mesurant la performance, ces dernières restent deux choses bien distinctes [1,2].

La compétence répond à tout ce qui englobe le savoir théorique, et le savoir-faire, alors que la performance est la mise en pratique de ces compétences. Au théâtre, une représentation serait ainsi l’équivalent de la performance des acteurs, au travers de laquelle nous voyons toute leur compétence, c’est à dire la technique acquise en amont après des heures et des heures de travail.

Tout l’enjeu de l’optimisation de l’évaluation est alors de faire en sorte que la performance soit le meilleur reflet de la compétence.

 

Les pièges à éviter pour l’évaluateur

D’abord une science critique, la docimologie s’attache à relever les problèmes dans les méthodes d’évaluation. Elle met en évidence les biais à l’œuvre durant la construction d’un test jusqu’à sa correction.

En théorie, l’évaluateur souhaite que son évaluation reflète les connaissances et l’expertise acquises par l’apprenant, qu’il y ait une relation linéaire entre la compétence et la performance de celui-ci. Autrement dit, il souhaite que plus l’apprenant est compétent, plus la note qu’il obtiendra au test soitélevée. Malheureusement en pratique, cette correspondance échoue souvent.

Certains facteurs nuisent à la justesse de l’évaluation ; ils peuvent être en rapport avec la tâche elle-même, l’évaluateur ou encore l’apprenant [1].

Par exemple, lors de l’examen, l’état de stress, de fatigue et de concentration de l’apprenant peut influencer sa performance, qui ne reflétera plus seulement son niveau de compétence. Lors de la correction cette fois, la place de la copie dans la pile, l’effet du contexte lorsqu’un correcteur ajuste son barème en fonction du niveau des élèves, ou même l’état de fatigue (ou de faim) du correcteur, peuvent influencer sur la note.

Enfin, la tâche elle même influe beaucoup sur la justesse de la mesure de la compétence. Une mauvaise formulation de la consigne va affecter la compréhension de la tâche à réaliser et diminuer la performance artificiellement. Mais de manière plus subtile, le contexte de la question posée peut influencer sur la démonstration de la compétence : ancrer une question de logique dans une situation quotidienne peut permettre d’améliorer les performances par rapport à une situation abstraite [3]*.

Téléch

 

Vers des évaluations au service de l’apprentissage

Désormais, la docimologie s’attache de plus en plus à l’étude du rôle de l’évaluation dans l’apprentissage lui-même [4]. En effet, le test doit accompagner la mise en pratique des savoirs car en plus de motiver l’apprenant en donnant un sens aux compétences qu’il acquiert, cette approche contribue à réduire le risque de bachotage et de rétention à court terme.

Le test permet également de prendre conscience de ce que l’on sait et de ce qu’on ne sait pas. Qui ne s’est jamais trouvé dans la situation de penser maîtriser une notion mais de rencontrer des difficultés lors de la restitution ? Pour éviter cette illusion de maîtrise le retour d'information par la correction est essentiel : rien de mieux que des tests répétés permettant de réorienter ou renforcer son apprentissage.

Ainsi, réussir une évaluation n’est pas toujours évident pour un apprenant, mais c’est un vrai casse-tête pour l’évaluateur qui la conçoit ! La docimologie nous donne des clés pour savoir comment construire les tests adéquats pour bien refléter le niveau de compétence d’un apprenant, afin de le situer par rapport aux autres ou à un seuil de réussite, mais aussi (et surtout !) pour participer à sa progression. Être conscient que l’évaluation est un réel outil pour apprendre permettra peut-être à certains de dé-diaboliser les examens et de les mettre à profit pour de nouveaux apprentissages.

 

[1] Leclercq, D., Nicaise, J., & Demeuse, M. (2004). Docimologie critique: des difficultés de noter des copies et d'attribuer des notes aux élèves

[2] C. P. Pieron Henri — Examens et docimologie. In: Population, 19e année, n°5, 1964. p. 983

 

[3] Wason P.C. (1966), Reasoning, B.M. Foss (Ed.), New horizons in psychology, Vol. 1, Penguin, Harmondsworth

 

[4] Gaillot, B. A. (2002) La docimologie, et après ? Notes sur l’évaluation des acquis en arts plastiques.

 

 

* pour aller plus loin [3]

Wason présente à des adultes 4 cartes sur lesquelles sont écrit A, B, 1 et 2 respectivement. Quelle(s) carte(s) doit-on retourner pour vérifier la phrase suivante : “Si une carte est marquée A sur une face, alors elle est marquée 2 sur l’autre” ? La majorité des réponses seront fausses car il suffit de retourner la carte A. En revanche, le résultat du test sera tout autre si on présente le problème de la manière suivante. 4 personnes sont dans un bar, la 1ère a une boisson alcoolisée, la 2ème a moins de 18ans, 1a 3ème a plus de 18ans, et la 4ème a une boisson sans alcool. A qui doit-on demander la carte d’identité pour vérifier que la règle “les personnes buvant de l’alcool ont plus de 18ans” est vraie ? La majorité des réponses seront alors justes (il suffit de demander à la personne qui boit de l’alcool). Ici on voit bien comment replacer une question abstraite dans un contexte du quotidien permet de mesurer les vraies performances de logique, indépendamment de l’énoncé littéral du problème.

 

 

Written by Laure Duchamp

Laure Duchamp étudie actuellement la philosophie des sciences à Paris7/ENS. Depuis son précédent master en Sciences Cognitives à l'ENS de Lyon, ses trois centres d'intérêts sont les neurosciences, l'art et la philosophie. Dans ses recherches, elle s'intéresse aux applications des études sur les processus créatifs, aussi bien en pédagogie qu’en clinique. La communication scientifique est également au cœur de ses activités. Elle souhaite ainsi contribuer tant à la réduction des neuromythes qu'à la diffusion de la pensée critique, et c’est dans cet esprit qu’elle est membre et auteure au sein de l'association Cog’innov.

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Lorsque nous apprenons de nouvelles compétences ou des nouveaux savoirs, nous faisons appel à de nombreuses fonctions mentales telles que la mémoire ou l’attention, autant de processus étudiés par les sciences cognitives. C’est donc naturellement qu’un partenariat s’est créé entre Didask et Cog’innov, une association de jeunes acteurs académiques dont le but est de promouvoir les sciences cognitives et leurs applications. Nous partageons la même vision sur l’importance de diffuser au plus grand nombre les connaissances issues de la recherche scientifique afin d’améliorer le quotidien des enseignants, des formateurs et des apprenants, changer certaines mentalités, ou encore combattre les neuromythes.