L’illusion de maîtrise, un danger pour l’apprentissage

Posted by Laure Duchamp on 18 juillet 2017

Nous pensons être de très bons juges en ce qui concerne l'efficacité de nos apprentissages et notre niveau de maîtrise des connaissances [1]. Pourtant, il nous arrive souvent de ne pas être capable de réexpliquer une notion lors d’une conversation alors que nous étions certains d’en maîtriser le sens. Cette situation montre que nous pouvons être sujet à des illusions de maîtrise, c’est à dire “croire savoir”. Mais d’où vient cette discordance entre l’impression de savoir et le fait de savoir vraiment ?

La métacognition,qui peut se définir comme la capacité à être conscient de nos propres pensées, est également à l’œuvre lorsque nous apprenons de nouvelles informations ou que nous révisons un cours. Ce processus est essentiel puisqu’il nous permet de distinguer ce que nous savons de ce que nous ne savons pas.

 

“Ça me dit quelque chose” : Comment distinguer familiarité et maîtrise

 

Le problème, c’est que pour juger de nos acquis et lacunes en l’absence d’évaluation objective, notre métacognition se fonde essentiellement sur notre expérience subjective : “je pense que je sais mon cours”.

Par exemple, pour évaluer en premier lieu notre niveau de maîtrise, nous nous basons sur notre sentiment de familiarité vis-à-vis du contenu à apprendre [2]. Ce sentiment de familiarité peut justement nous donner une illusion de maîtrise, car il nous donne l’impression d’avoir l’information en mémoire, et ce n’est pourtant pas le cas. C'est typiquement ce qui arrive quand nous lisons un cours de manière répétée, ou que nous le recopions pour l’apprendre : les informations deviennent de plus en plus familières créant petit à petit l’illusion que nous en maîtrisons complètement le sens [3, 4]. Mais le risque est que l’information soit traitée uniquement de manière superficielle et elle n’aura jamais été ancrée durablement en mémoire. Une fois devant un QCM, où tous les choix possibles ont des différences subtiles, tous sembleront familiers mais nous serons pourtant bien incapables de choisir la bonne réponse.

 Il peut donc y avoir une vraie dissociation entre un fort sentiment de familiarité et sa maîtrise réelle.

 

 Téléch

 

“Je le savais !” : reconnaître est-ce vraiment connaître ?

 

Un autre phénomène qui reflète cette discordance est le biais rétrospectif [5]. Il désigne la tendance à croire que nous savions depuis toujours une information, lorsqu’elle nous est présentée. Cette fois-ci, le niveau de maîtrise est plus élevé que la simple familiarité : devant un QCM nous repérons tout de suite la bonne réponse. Mais si la question nous avait été posée sans la réponse sous les yeux, nous aurions été incapables de la retrouver. Ce qu’il nous manque c’est la capacité à retrouver volontairement une information, lorsqu’elle n’est pas suffisamment maîtrisée.

Cela se produit aussi lorsque nous révisons avec le corrigé d’un exercice sous les yeux. Lire la correction peut donner une sensation de maîtrise à tort, car l’information est disponible sans effort de récupération. Ici la simple reconnaissance d’une information peut donc créer une illusion sur notre maîtrise de ce concept.

 

Ainsi les sciences cognitives nous permettent de prendre conscience que juger de son propre niveau de maîtrise est très difficile ! Un sentiment de confiance peut nous faire croire à tort que nous savons, et notre métacognition qui est d’ordinaire notre plus grande alliée pour distinguer ce que nous savons de ce que nous ne savons pas, peut également nous induire en erreur.

Pour ramener la métacognition à la raison et éviter l’illusion de maîtrise, rien de telle qu’une évaluation objective testant la capacité réelle à récupérer et utiliser une information. Ainsi, il est préférable d’éviter au maximum certaines méthodes d’apprentissage telles que le bachotage, qui reposent simplement sur la familiarisation ou la reconnaissance [6], et privilégier plutôt les méthodes qui permettent d’établir un ancrage fort en mémoire, comme l’auto-évaluation répétée.

Pour vaincre efficacement l’illusion de maîtrise, gardons en tête qu’être familier n’implique pas forcément savoir, et reconnaître ne rime pas toujours avec connaître.

 

Laure Duchamp et Alice Latimier

 

 

 

[1] Bembenutty, H. (2009). Feeling-of-Knowing Judgment and Self-Regulation of Learning. Education. 129 (4), 589.

 

[2] Jacoby LL, Kelley CM, Dywan J. (1989). Memory attributions. In Varieties of Memory and Consciousness: Essays in Honour of Endel Tulving , ed. H Roediger, FM Craik, pp. 391–422. Hillsdale, NJ: Erlbaum.

 

[3] Brown, P. C., Roediger, H. L., & McDaniel, M. A. (2014). Make It Stick. Harvard University Press. (chapitre 5 : “Avoid illusions of knowing”).

 

[4] Bjork, R. A., Dunlosky, J., & Kornell, N. (2013). Self-regulated learning: Beliefs, techniques, and illusions. Annual review of psychology. 64, 417-444.

 

[5] Fischhoff B. (1975). Hindsight is not equal to foresight: the effects of outcome knowledge on judgment under uncertainty. J. Exp. Psychol.: Hum. Percept. Perform. 1:288–99

 

[6] Dunlosky, J., Rawson, K. A., Marsh, E. J., Nathan, M. J., & Willingham, D. T. (2013). Improving Students’ Learning With Effective Learning Techniques: Promising Directions From Cognitive and Educational Psychology. Psychological Science in the Public Interest: A Journal of the American Psychological Society, 14(1), 4–58.

 

 

 

Written by Laure Duchamp

Laure Duchamp étudie actuellement la philosophie des sciences à Paris7/ENS. Depuis son précédent master en Sciences Cognitives à l'ENS de Lyon, ses trois centres d'intérêts sont les neurosciences, l'art et la philosophie. Dans ses recherches, elle s'intéresse aux applications des études sur les processus créatifs, aussi bien en pédagogie qu’en clinique. La communication scientifique est également au cœur de ses activités. Elle souhaite ainsi contribuer tant à la réduction des neuromythes qu'à la diffusion de la pensée critique, et c’est dans cet esprit qu’elle est membre et auteure au sein de l'association Cog’innov.

S'abonner

A propos de notre partenaire :

 

Lorsque nous apprenons de nouvelles compétences ou des nouveaux savoirs, nous faisons appel à de nombreuses fonctions mentales telles que la mémoire ou l’attention, autant de processus étudiés par les sciences cognitives. C’est donc naturellement qu’un partenariat s’est créé entre Didask et Cog’innov, une association de jeunes acteurs académiques dont le but est de promouvoir les sciences cognitives et leurs applications. Nous partageons la même vision sur l’importance de diffuser au plus grand nombre les connaissances issues de la recherche scientifique afin d’améliorer le quotidien des enseignants, des formateurs et des apprenants, changer certaines mentalités, ou encore combattre les neuromythes.