Faut-il encore travailler les hard skills au 21ème siècle ?

Posted by Svetlana Meyer on 15 mars 2018

 

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 Vous avez besoin de connaître la formule pour dériver une fonction du second degré ? Le fonctionnement d’un chauffe-eau électrique ? Les propriétés de l’aluminium ? Rien de plus simple : tapez dans votre moteur de recherche et vous trouverez l’information en deux clics. Dès lors, à quoi bon perdre votre temps à enseigner ces notions en salle de classe ou en formation professionnelle ? Les soft skills comme la créativité, la curiosité, ou l’empathie, voilà ce qui importe au 21ème siècle, nous dit-on… L'avenir n'appartiendrait donc plus aux experts, mais aux polyvalents qui, face à tout problème technique, sauront chercher et trouver la bonne solution - quand bien même ils ne connaîtraient rien au sujet. Derrière cette idée, la promesse alléchante d’un gain de temps pour tous.

Malheureusement, la réalité n’est pas aussi simple. Car, si l’on admet que les compétences techniques servent encore à quelque chose - une panne ou une fuite mal venue suffisent généralement à s’en convaincre - on se rend vite compte que regarder une vidéo ou lire un article ne suffit pas à développer ces compétences, bien au contraire. Loin de vous mâcher le travail, substituer des ressources passives en ligne à un réel apprentissage des hard skills comporte trois grands pièges, dont il est essentiel d'être conscient.

 

1. Le piège de la rapidité

"6 minutes pour comprendre les neurones miroirs", "Maîtriser Excel en 10 leçons" et autres ressources très synthétiques nous font croire à la possibilité d'un fast learningIl est indéniable que la grande disponibilité de l’information en ligne facilite à plusieurs égards le travail et l’apprentissage. Mais en réalité, celle-ci est à double tranchant et pour qui n’y prend pas garde,  peut même nous ralentir. Parce que nous savons que nous pourrons retrouver l’information facilement, nous nous dispensons de son apprentissage en croyant économiser du temps. Cette stratégie est rentable dans l’immédiat, mais montre ses limites à long terme. En effet, le temps passé à rechercher l’information sur internet est bien supérieur à celui qu’il aurait fallu pour la retrouver dans notre mémoire.

Prenons l'exemple des connaissances géographiques : supposons que votre employeur vient de déménager. La première fois que vous vous rendez au bureau, vous sortez votre téléphone et consultez votre GPS pour trouver votre chemin : normal. Si toutefois cela devient une habitude, vous vous apercevrez que le temps cumulé passé à prendre votre téléphone et ouvrir l'application tous les matins dépasse largement le temps que vous auriez pu consacrer à apprendre le chemin par vous-même. Si l’on considère chacune des (nombreuses) fois où vous aurez besoin de cette information, il aurait été largement plus rentable de consacrer quelques minutes à la mémoriser. Et on ne compte pas le temps perdu à interrompre votre tâche pour chercher l’information et ensuite en reprendre le fil : ce passage de l’un à l’autre est aussi cognitivement coûteux que chronophage. Ce qui vaut pour les connaissances géographiques vaut pour toutes les connaissances techniques.

 

2. Le piège de la passivité

Le temps passé à apprendre une information est le premier facteur à prendre en compte, mais seul, il ne suffit pas. La deuxième condition de l'apprentissage durable est la mise en pratique de vos connaissances.

En effet, imaginez-vous préparer un entretien d'embauche dans une entreprise qui développe des algorithmes d'intelligence artificielle.  Voulant mettre de coté toutes vos chances, vous visionnez une longue série de vidéos et articles sur l'intelligence artificielle, tant et si bien que vous vous sentez prêt à répondre à n'importe quelle question sur le sujet. Pourtant, face à votre futur employeur, c'est la catastrophe : vous n'arrivez pas à mobiliser ce que vous avez appris.

Nous avons tous une propension à nous illusionner sur notre niveau réel de compétence ; c’est en quelques sorte notre “syndrome du super héros” ! Malheureusement, cette tendance toute naturelle est renforcée par la grande disponibilité des informations. Lire passivement une information nous fait croire que nous la maîtrisons. Or, arrivé au moment de devoir restituer nous-même l’information en question, nous nous rendons compte que nous en sommes bien incapables. L’explication est simple : pour apprendre efficacement, nous devons faire des efforts (voir notre article sur les difficultés désirables). Sans effort, l’encodage de l’information reste superficiel, ce qui peut nous faire faire des erreurs alors que nous croyons être compétent.

 

3. Le piège de la superficialité

Cette superficialité a un autre inconvénient. Chaque fois que nous encodons une information, celle-ci est mise en relation avec les savoirs existants, nous donnant la possibilité d’en créer de nouveaux.  Or, les informations lues passivement ne créent pas de traces mentales assez fortes en mémoire et font moins de lien avec ce que nous savons déjà.

Rappelons-nous nos cours de géométrie du collège. Lorsque l’on découvre la formule de l’aire du cercle, on l’applique sans réfléchir et n’allons pas plus loin. Chaque fois que nous devrons réaliser une tâche similaire, nous ne serons pas plus avancé : l'apprentissage précédent a été vain. Mais quand on comprend profondément cette formule, on se rend compte qu’elle partage une propriété avec d’autres formules: toutes multiplient deux longueurs entre elles ! Nous en rendre compte nous permet ensuite de calculer l'aire de formes inconnues. 

Pour pouvoir créer de nouveaux savoirs à partir de ceux existants, il faut que les connaissances soient intégrées en profondeur. 

 

Vous l'avez compris, notre cognition a besoin de lenteur, d'effort et de profondeur pour développer des compétences techniques mobilisables. Alors, sur Internet ou ailleurs, quelque soit la compétence ciblée, prenez le temps, et exercez-vous ! 

Written by Svetlana Meyer

Svetlana Meyer est doctorante en sciences cognitives appliquées à l'éducation au Laboratoire de Psychologie et de NeuroCognition. Sa thèse fait partie d'un projet de R&D financé par le ministère de l'Education Nationale et concerne l'utilisation des jeux vidéo pour améliorer l'apprentissage de la lecture. En plus de son activité académique, elle réalise plusieurs missions de conseil dans le domaine de l'application des sciences de l'apprentissage, que ce soit pour l'entreprise ou la formation des enseignants. Elle a rejoint Didask pour prendre en charge la médiation scientifique et la diffusion de nos messages.
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